« Déposer et soustraire » – Jean Aubert


J’ai appris à la maison.
 
Il y a sur la table les pommes du verger et des traces de terre laissées par le chat.
 
Sur le mur de pierre l’horloge franc-comtoise, muette, sourit au piano droit, immortel.
 
Aujourd’hui ma mère jouera du J. S. Bach. Elle joue fort tout le temps, elle le sait mais elle s’en moque.
Elle sculpte avec du plâtre, mais elle ne fait pas des mains, pas des pieds, non, des trucs à elle. Je ne les comprends, pas ses trucs, mais je l’aime.
 
Cet après-midi on joue ensemble de la musique classique, mes frères et moi.  Hautbois, flûte et violoncelle, un morceau de Bach, je crois, adapté à nos instruments par notre mère, qui bat la mesure. Inoubliable.
 
« Il faut être sérieux dans la vie, et ailleurs aussi », dit mon père. Il écrit de la poésie et aime la dire à haute voix. Drôle, il fait rire les invités. Il peint à l’aquarelle, fougueux, il fabrique des sièges de son invention, il est professeur de dessin mais n’a pas d’argent. « Ha ! Mon fils, la peinture, ça ne s’apprend pas. » Je n’ai donc pas fait les Beaux-Arts.
 
Dans la maison, la création est vivante, vibrante, et me nourrit.
 
Dans les années 70-80, c’est la débrouille avec l’artisanat cuir et la vie en collectif.
 
 
Je quitte la maison, avec eux en moi. J’ai un atelier quelques années, je suis un artiste !
Je goûte à plusieurs techniques, je cherche, j’hésite, j’apprends, je trouve ce qui me plaît. Je peins sur de la soie, j’en fais des vêtements, des foulards et des carrés et les vends. Fin de l’atelier.
 
Pour faire bouillir la marmite familiale j’apprends le métier de peintre en bâtiment, que j’exerce tout en m’intéressant à la peinture décorative des murs. Avec l’entreprise que je crée, je me spécialise dans les enduits écologiques à base de terre, de plâtre, de chaux. Je me régale.  Récession économique, je ferme l’entreprise.
 
Dans un moment de solitude, sur une table blanche de jardin, les bâtons de pastels à l’huile, ignorés jusque là, me redonnent le goût des couleurs –  des fleurs, des rochers plongeants, de ce qui ne se voit pas.
 
 
Un jour, après avoir terminé un pastel, une fleur, je prends par hasard un racloir de potier qui se trouvait là. Je racle le trait vert de la tige sur un côté, comme ça, pour voir. La tige foncée est modifiée : sous l’effet du racloir le côté est éclairci, le papier imbibé de pigment vert et d’huile apparaît, il se crée un effet de volume.
Je viens de découvrir un outil qui inverse la façon habituelle de procéder : je peins d’abord puis je dessine sur le pastel gras à l’aide du racloir en soustrayant des épaisseurs plus ou moins importantes de matière.
 
La plupart des pastels présentés ici sont réalisés ainsi.
 
 
Ce que je propose, avec toute ma conviction, mon bonheur de peindre, ma jubilation déclarée par les couleurs, je voudrais que ce soit vrai, réel bien qu’inventé, proche de nous.
Ce ciel, par exemple, au bleu profond soudain rendu lumineux par le passage du racloir qui le transforme en un ciel triomphant.
Ou cette fleur qui doit sa beauté aux gestes amples, doux, caressants, du racloir et à ses petites touches amoureuses.
 
C’est une joie de vous présenter mes travaux !
 
 
 
Jean Aubert
jean.aubert31@gmail.com

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