« Je me suis remplie d’eau de pluie » – photographies de Thi Nhan Nguyen

« Comment pratiquer la photographie lorsque l’on a partiellement perdu la vue ?

C’est cette question troublante que pose Nguyen Thi-nhan avec ses images colorées, intimes, toutes liées par une étonnante unité de regard. Qu’elle photographie à Toulouse où elle vit, ou au Vietnam où elle rend visite à sa famille, elle nous apporte des images qui semblent avoir été prises dans le même lieu.

Cette cohérence visuelle, qui ne peut correspondre qu’à sa sensibilité, nous permet d’approcher un univers personnel très délicat, dans lequel les teintes vibrent et se répondent sans cesse. »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Christian Caujolle, 2015

Cliquez sur les images pour agrandir.

Je me suis remplie d’eau de pluie comme la poubelle au fond du jardin.

Où je plongeais mon regard.
Regard d’enfant…
Reflet d’eau de pluie dans lequel je me réfugiais…

Laissant flotter mes pensées…

Reflet souvenirs, souvenirs d’émois enfuis.

Et maintenant,

Dévoilés…

 

J’ai quatre ans

Je glisse ma main dans la sienne,

Sa main…

Rassurante et fragile à la fois.

Je ne la lâche pas.

 

 » Bravo pour avoir su si bien capter la poésie du quotidien… »

« Merci pour cette belle expérience partagée tout en émotion »

« Admiration sincère pour ces photos empreintes de chaleur, mélancolie, affection familiale… »

« Je cours. Je passe. Je m’arrête et je découvre ce travail ce regard cette douceur. […] Votre vision me touche. »

 

« Rien

N’est jamais fixé, figé

L’orage est passé

L’atmosphère devient plus légère

Je garde les yeux ouverts »

 

          Elle s’est endormie d’un coup, comme se fane une rose après une nuit trop chaude. Lorsqu’elle s’est réveillée, l’orage était passé. On respirait mieux. Elle resta sur le matelas, comme si le temps pouvait se figer tant qu’elle ne touchait pas le sol. Le genre d’histoire qu’elle se racontait petite fille. Elle savait qu’une fois verticale, elle sentirait à nouveau sur ses épaules le poids des souvenirs. Qu’en chaussant les socques, elle devrait aller les faire claquer dans la cuisine, plonger ses mains dans l’eau tiède de la bassine. Un fond de jasmin montait à ses narines depuis la théière. Il devait être amer. Elle aimait le thé froid du lendemain. Il avait la rudesse des moments perdus.

          Elle se décida enfin à se lever. Pieds nus sur les tapis de coton, fourbue. Elle écarta les pans de tissu rouge qui la séparaient de la ruelle. Déserte. Elle avança doucement, évitant les jouets d’enfant en plastique. Au bout, dans la cour minuscule, un arbre avait poussé dans la nuit.

 Agathe

Elle s’est allongée sur le sol comme l’ombre au crépuscule.

Elle s’est recroquevillée comme les feuilles à l’automne.

Le temps s’est écoulé dans son sablier grotesque.

Petite fille, petite poupée de porcelaine silencieuse, le jardin des femmes n’est pas encore pour toi. Patience.

Elle avait fait un pas l’un après l’autre mais elle n’avançait pas.

Le temps s’était alors figé comme la lave fige toute vie.

Sa vie était suspendue à un froncement de sourcil.

Alors elle s’est blottie comme un jeune animal contre le ventre maternel, souvenir dérisoire.

Dix ans de silence se sont écoulés.

Il ne s’est rien passé.

Petite fille, petite poupée de porcelaine, qui réchauffe ton âme aujourd’hui?

 Elisabeth

Petite fille, petite poupée de porcelaine, qui réchauffe ton âme aujourd’hui?

Mais chut! Il ne s’est rien passé, voilà ce qu’il faut penser.

Dix ans pourtant de silence et d’absence se sont écoulés.

A la fin c’était trop difficile, alors elle s’est blottie contre le rocher comme un jeune animal contre le ventre maternel, souvenir dérisoire.

La vie était suspendue à un froncement de sourcil. Le temps s’était alors figé comme la lave fige toute vie.

Elle a pourtant bien fait un pas l’un après l’autre mais elle n’avance pas. Patience. Petite fille, petite poupée silencieuse, le jardin des femmes n’est pas encore pour elle.

Impatiente, elle à l’impression que le temps s’écoule à reculons dans son sablier grotesque.

Lassée de tant d’attente, elle s’est alors recroquevillée comme les feuilles d’automne.

Elle s’est allongée au sol comme les ombres au crépuscule.

 Caroline

 

« On fait avec ce que l’on est.

Se montrer avec toutes ses failles…

Avoir une vie de femme, surtout. »

 

Elle s’est trouée d’éclats de lune comme le grillage du jardin. Frêle dans sa robe de tulle elle a attendu la fête sous le pommier aux pommes rouges comme le rouge des lampions. Elle ne pensait pas que l’attente serait si longue. Dans la maison elle a laissé les objets du siècle passé et n’a emporté que quelques vêtements dans sa valise en carton fleuri dont les boucles dorées brillent à la lueur de la lune. Soudain elle a empoigné l’anse double et marché le long du chemin en direction des chants et des danses. Partout des fleurs et encore du rouge comme la braise, des offrandes et des gouttelettes d’eau de pluie. Elle marche sans s’arrêter, un tissu rose jeté sur ses épaules pour recouvrir les temps révolus. Il lui servira, plus tard, à saisir l’anse brûlante de la bouilloire du thé lorsqu’elle sera arrivée. Il lui tarde de se montrer avec toutes ses failles et d’avoir une vie de femme, surtout.

Fabienne S.

Il lui tarde de se montrer avec toutes ses failles et d’avoir une vie de femme surtout.

Lorsqu’elle sera arrivée, elle saisira l’anse brûlante de la bouilloire du thé avec le tissu rose jeté sur ses épaules, lui qui, depuis peu, recouvre les temps révolus.

Elle marche sans s’arrêter.

Partout des fleurs et encore du rouge de la braise, des offrandes et des gouttelettes d’eau de pluie.

Soudain elle empoigne l’anse double de la valise et marche  le long du chemin en direction, cette fois,  des chants et des danses.

Dans la maison elle a laissé les objets du siècle passé et n’a emporté que quelques vêtements dans sa  valise en carton fleuri dont les  boucles dorées brillent à la lueur de la lune.

Elle ne pensait pas que l’attente serait si longue.

Elle attend maintenant la fête sous le pommier aux pommes rouges comme le rouge des lampions; elle semble frêle dans sa robe de tulle toute trouée d’éclats de lune comme le grillage du jardin.

Elisabeth

« C’est vraiment mon regard que je dois changer.

Je ne sais pas mettre ma vie en forme.

Les rythmes me manquent.

Mettre un peu de cohérence dans tout ça. »

 

Elle s’est évaporée au soleil de midi, comme ces mirages qui s’estompent petit à petit. Évaporée, c’est ce que lui semble être sa vie lorsqu’elle regarde couler les jours entre ses doigts devenus flous d’être trop fixés.

Question de regard ? Elle ne parvient à voir que la fumée des choses en allées, des ancêtres devenus icônes mais surtout fantômes, passé qui la hante et estompe les contours de ce qu’elle pourrait être. Une vie qui coule, informe comme l’eau d’un torrent, aussi insaisissable qu’un vent tourbillonnant dans une plaine trop vaste : voilà ce qu’elle est.

Pourtant, le souffle du vent peut devenir mélodie lorsqu’un joueur de flûte le dompte avec son souffle et ses doigts ; le bouillonnement du torrent n’est que rythme pour celui qui sait bien l’écouter.

Mettre sa vie en forme, changer son regard, voilà ce qu’elle doit faire. Laisser partir les visages de sable que les marées abîment un peu plus chaque année, et passer dans un autre monde, un monde de couleurs : couleurs des livres, des fleurs, des tournesols. Laisser le regard noir, la tristesse, la détresse. Mondes clivés : passer, enfin, de l’autre côté.

 

Caroline

 

 

Mondes clivés : passer enfin de l’autre côté. Chercher une unité. Laisser le regard noir, la tristesse, la détresse. Et basculer dans un autre monde, un monde de couleurs : couleurs des livres, des fleurs, des tournesols que les marées de sa vie abiment un peu plus chaque année. Laisser partir les visages de sable. Lâcher prise pour reprendre la main. Cesser de mettre sa vie en forme. Changer de regard. Voilà ce qu’elle doit faire.

Le bouillonnement du torrent n’est que rythme pour qui sait s’écouter. Le souffle du vent peut devenir mélodie lorsqu’un joueur de flûte le caresse avec ses doigts, le prend dans ses poumons.

Voilà ce qu’elle est. Le vent tourbillonnant dans une plaine trop vaste. Insaisissable. Comme l’eau du torrent, aussi. Une vie qui coule, informe, et qu’il suffirait d’écouter.

Encore, son passé la hante et estompe les contours de ce qu’elle pourrait être. Des ancêtres devenus icônes mais surtout fantômes. Elle ne parvient à voir que la fumée des choses en allées. Question de regard ?

Entre ses doigts devenus flous d’être trop fixés, elle regarde couler les jours. C’est ce qui lui semble être sa vie. Evaporée. Comme ces mirages qui s’estompent petit à petit, elle s’est évanouie au soleil de midi.

 

Agathe

          Au bout, dans la cour minuscule, un arbre avait poussé dans la nuit. Elle recula doucement, évitant les jouets d’enfant en plastique. Elle écarta les pans de tissu rouge qui séparaient la ruelle de la maison déserte. Fourbue, pieds nus sur les tapis de coton, elle se décida enfin à s’asseoir. Ce matin avait la rudesse des moments perdus, comme le thé froid du lendemain qu’elle aimait, si amer. Un fond de jasmin montait à ses narines depuis la théière. Elle savait qu’en chaussant les socques, elle devrait aller les faire claquer dans la cuisine, plonger ses mains dans l’eau tiède de la bassine. Qu’une fois verticale, elle sentirait à nouveau sur ses épaules le poids des souvenirs. Le genre d’histoire qu’elle se racontait petite fille. Elle resta sur le pas de la porte, comme si le temps pouvait se figer tant qu’elle n’allait pas plus loin. À peine l’avait-elle atteint que l’orage avait éclaté. Il était maintenant passé. Elle respirait mieux. Elle s’est redressée d’un coup, comme éclot une rose après une nuit trop chaude.

 Fabienne

 

 

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