DESSINER CE QUE L’ON SENT – Claude JEANMART

Né en 1937 dans la région parisienne, Claude Jeanmart suit des études à Amiens puis à Paris, avant de s’installer à Toulouse où il enseigne en collège, puis au lycée des Arènes et à l’Université Jean‑Jaurès.

Peintre et plasticien, il mêle depuis plusieurs décennies peinture, graphisme, numérique, vidéo, et s’intéresse tout particulièrement au corps – en mouvement, touché, célébré – ainsi dans la série intitulée Corps Aveugles : il explore la perception du corps via le toucher plutôt que la vue, suite à la rencontre avec une amie devenue aveugle et à ses lectures de Denis Diderot sur la cécité.

Ces gestes induisent des déformations, des oublis ou au contraire, des ajouts. Une façon d’échapper au savoir académique.

Il s’agit de dessiner ce que l’on sent et non ce que l’on sait.

La mythologie traverse également son œuvre à travers des séries telles que Les Géantes, Les Atlantes ou Les Apsaras. Ces figures monumentales et archétypales célèbrent la puissance du corps et l’énergie vitale du mouvement. Elles incarnent, selon les mots de l’artiste, « une mémoire universelle du corps, à la fois individuelle et collective ».

L’œuvre de Claude Jeanmart est à la fois radicale et sensuelle : radicale par sa remise en cause du regard et de la représentation, sensuelle par la matérialité du corps, du geste, de la surface. Elle nous invite à percevoir autrement : non plus ce que l’on voit, mais ce que l’on touche, ce que l’on ressent. C’est une œuvre qui interroge, surprend, et engage une réflexion sur la confiance et l’humain.

 

DANS LA NUIT DE MADO 

Comment j’ai été conduit dans mon travail à rencontrer les aveugles ? J’ai demandé à ma voisine et amie, aveugle depuis 40 ans, comment elle m’imaginait. « Il faudrait que je te touche » m’a-t-elle répondu. Je lui ai proposé alors qu’elle dessine mon visage en le touchant d’une main et en le dessinant de l’autre. Puis je lui ai suggéré de nous dessiner, Denise et moi, de face, de dos, de profil, à partir du toucher. J’ai intitulé ce travail : « Dans la nuit de Mado ». Le résultat a été un dessin énergique de quelqu’un qui n’avait jamais dessiné et surtout un dessin sans a priori, débarrassé des stéréotypes de la ressemblance, sans préjugés, aurait écrit Diderot dans sa « lettre sur les Aveugles à l’usage de ceux qui voient », écrite en 1749. Sur six toiles noires de 2 mètres de haut et un mètre de large, j’ai agrandi par les moyens numériques, les six dessins de Mado, en les respectant scrupuleusement ; puis j’ai peint les traits en blanc sur le fond noir, en suivant les contours d’origine. Cette forme de relation à l’autre induit la confiance réciproque, l’empathie, autant que la distanciation ; c’est une mise à l’épreuve pour chacun. et la découverte d’une autre réalité, voire d’une autre vérité.

D.J

2009 – 2010

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